La réindustrialisation de la France ne peut plus être pensée comme une simple politique de relocalisation de la production. Face à l’intensification des rapports de force économiques, technologiques et géopolitiques, elle doit s’appuyer sur une véritable stratégie d’intelligence économique. Protection des actifs stratégiques, maîtrise des dépendances, renseignement économique, souveraineté technologique et capacité d’influence : la réindustrialisation impose désormais de changer de grille de lecture et de considérer l’intelligence économique comme un véritable levier de puissance.

La table ronde consacrée à l’intelligence économique, organisée le 27 mars 2025 dans le cadre de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les freins à la réindustrialisation, livre à cet égard un message particulièrement clair. Réunissant Bernard Carayon, Alain Juillet, Christian Harbulot et Frédéric Pierucci, cette audition met en lumière une faiblesse structurelle française : nous avons encore tendance à penser l’industrie comme une politique économique, alors qu’elle est depuis toujours un enjeu de puissance, encore plus en temps de pénurie.

Sortir d’une vision strictement économique de la compétition

Pendant longtemps, la mondialisation a été analysée principalement sous l’angle de l’ouverture des marchés, de la compétitivité et de la spécialisation internationale. Cette grille de lecture apparaît désormais insuffisante.

Christian Harbulot souligne l’existence d’un « angle mort » persistant dans le raisonnement français : la difficulté à intégrer l’économie comme instrument d’accroissement de puissance. Pour lui, l’enjeu dépasse largement la seule question de l’industrialisation. Il s’agit de comprendre comment les États utilisent les entreprises, les technologies, les normes, l’information et les marchés pour renforcer leur position dans le rapport de force international.

Cette approche conduit à considérer la guerre économique non comme une situation exceptionnelle, mais comme une dimension permanente des relations internationales. Elle oblige également à construire une véritable mémoire stratégique : connaître les opérations passées, comprendre les mécanismes employés par les concurrents et identifier les constantes dans leurs stratégies.

Pour les entreprises françaises, la conséquence est directe : la concurrence internationale ne peut plus être analysée uniquement à partir des données commerciales et financières traditionnelles.

L’intelligence économique doit être une fonction de décision

L’intervention d’Alain Juillet permet de préciser le rôle opérationnel de l’intelligence économique.

Collecter de l’information ne constitue pas une finalité en soi. L’objectif est de disposer d’une capacité permettant d’identifier les opportunités, les menaces, les vulnérabilités et les rapports de force avant de prendre une décision.

Cette logique est particulièrement importante dans le domaine technologique. Juillet souligne le niveau de concentration des technologies clés entre les grandes puissances et la nécessité, pour la France, de déterminer précisément les domaines dans lesquels elle peut encore construire ou reconquérir des capacités.

La question stratégique devient alors moins « dans quels secteurs devons-nous être présents ? » que « quelles capacités devons-nous absolument maîtriser pour conserver une liberté d’action ? »

Cette distinction est essentielle. Une politique industrielle efficace ne peut pas soutenir indistinctement tous les secteurs. Elle doit hiérarchiser les dépendances, identifier les technologies critiques et concentrer les ressources sur les domaines qui conditionnent la souveraineté future.

Renforcer le renseignement économique

Devant la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, Bernard Carayon rappelle que la France dispose depuis longtemps d’une réflexion sur l’intelligence économique, mais que celle-ci n’a pas toujours été transformée en véritable politique publique.

Son diagnostic porte notamment sur les moyens consacrés au renseignement économique. Il souligne que les ressources humaines, techniques et financières historiquement affectées à cette dimension ont été limitées, même si elles ont progressé au fil des années. Il plaide pour un renforcement des capacités de la DGSE, de la DGSI et de l’ANSSI.

Mais le sujet est également organisationnel.

Le filtrage des investissements étrangers constitue à cet égard un exemple révélateur. Pour Carayon, un mécanisme aussi stratégique ne peut être réduit à une fonction administrative. Il doit s’inscrire dans une véritable politique d’intelligence économique et de souveraineté.

Le message intéresse directement les dirigeants : la sécurité économique ne peut être efficace que si elle est reliée à la stratégie industrielle et à la stratégie d’entreprise.

La souveraineté commence par la maîtrise des dépendances

La réindustrialisation ne consiste pas simplement à relocaliser des capacités de production.

Une entreprise peut produire en France tout en dépendant d’un fournisseur étranger pour une technologie critique, d’un acteur étranger pour son financement, d’un prestataire étranger pour ses infrastructures numériques ou d’un partenaire étranger pour l’accès à un marché stratégique.

La souveraineté doit donc être analysée comme une chaîne de dépendances.

C’est ici que l’intelligence économique apporte une valeur spécifique : elle permet de cartographier les dépendances avant qu’elles ne deviennent des vulnérabilités.

Qui contrôle le capital ? Qui possède la technologie ? Où sont les fournisseurs critiques ? Où sont hébergées les données ? Qui maîtrise les standards ? Quels acteurs disposent d’un pouvoir de blocage ? Quels investissements étrangers peuvent modifier le contrôle d’une capacité stratégique ?

Ces questions devraient désormais faire partie intégrante de la réflexion des directions générales.

Le capital est lui aussi une arme stratégique

reindustrialisation intelligence economiqueLa capacité à financer l’industrie constitue un autre élément déterminant.

Au cours de l’audition, la création d’un fonds souverain français mobilisant notamment l’épargne nationale est évoquée comme un moyen de renforcer la capacité d’investissement et de conserver davantage de contrôle sur les actifs stratégiques.

Derrière cette proposition se trouve une question fondamentale : qui finance et qui possède les entreprises stratégiques ?

La localisation de la production ne suffit pas à garantir l’autonomie. La propriété du capital, la maîtrise de la propriété intellectuelle et la capacité à décider de l’avenir d’une entreprise sont tout aussi déterminantes.

Pour les professionnels de l’intelligence économique, cela signifie que la surveillance des opérations de capital, des prises de participation et des stratégies d’acquisition doit être considérée comme une composante à part entière de la veille stratégique.

La donnée devient un actif industriel

L’un des enseignements les plus contemporains de l’audition concerne enfin la donnée.

La dépendance numérique peut devenir une dépendance stratégique lorsque des informations sensibles ou des données relatives à des entreprises essentielles sont hébergées sur des infrastructures étrangères.

Un exemple est cité au cours des échanges : des données financières relatives à des entreprises françaises fragilisées par la crise du Covid et bénéficiaires de prêts garantis par l’État auraient été placées sur Amazon Web Services.

Au-delà de cet exemple, la problématique est générale. Les données constituent désormais un actif stratégique au même titre que les machines, les brevets ou les infrastructures.

La protection du patrimoine informationnel doit donc être intégrée à la politique industrielle.

Pour une entreprise, cela implique de connaître non seulement ses actifs matériels, mais également où se trouvent ses données stratégiques, qui peut y accéder, sous quelle juridiction elles sont placées et quelles dépendances technologiques conditionnent leur disponibilité.

Passer d’une intelligence économique défensive à une intelligence économique d’influence

L’audition invite finalement à repenser la finalité même de l’intelligence économique.

Une approche défensive consiste à protéger l’entreprise : éviter une prise de contrôle, prévenir une fuite d’information, sécuriser les systèmes d’information ou détecter une menace.

Cette dimension demeure indispensable. Mais elle ne suffit plus.

L’intelligence économique doit également permettre d’identifier les opportunités, de comprendre les stratégies adverses, de construire des alliances, d’influencer les écosystèmes et de peser sur les rapports de force.

Protéger est nécessaire. Agir est stratégique.

Cette évolution suppose que l’intelligence économique sorte des fonctions périphériques de l’entreprise pour entrer au cœur de la décision.

Pour les décideurs, un changement de logiciel s’impose

La principale leçon de cette audition est donc moins une liste de mesures qu’un changement de grille de lecture.

La réindustrialisation française ne pourra être durable si elle est pensée uniquement à travers les coûts de production, l’attractivité territoriale ou les dispositifs d’aide.

Elle doit également être pensée en termes de puissance, de dépendances, de renseignement, de capital, de technologies critiques, de données et de rapport de force.

Pour les entreprises, cette transformation implique de renforcer plusieurs capacités : anticiper les stratégies des concurrents, cartographier les dépendances critiques, protéger le patrimoine informationnel, surveiller les mouvements de capitaux, identifier les technologies sensibles et intégrer les dimensions géopolitiques dans les décisions d’investissement.

Pour les pouvoirs publics, elle suppose de mieux articuler politique industrielle, renseignement économique, cybersécurité, financement et protection des actifs stratégiques.

La réindustrialisation est donc bien davantage qu’un objectif de production.

C’est un projet de reconquête de capacité d’action.

Et c’est précisément dans cette perspective que l’intelligence économique prend toute sa dimension : non comme une fonction de surveillance supplémentaire, mais comme une capacité stratégique permettant de comprendre les rapports de force, d’anticiper les ruptures et de conserver sa liberté de décision.

À l’heure où les grandes puissances utilisent de plus en plus ouvertement l’économie comme instrument de puissance, la question n’est plus de savoir si les entreprises françaises doivent faire de l’intelligence économique.

La question est désormais de savoir si elles peuvent encore se permettre de ne pas en faire.

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