En 1994, le Commissariat général du Plan publie un rapport qui marque durablement la pensée économique française. Henri Martre, ancien président d’Aérospatiale et de l’AFNOR, dirige ce groupe de travail qui forge le concept d’intelligence économique dans sa forme moderne. Ce document analyse la manière dont les entreprises et les nations gèrent l’information stratégique face à une mondialisation naissante.

À cette époque, peu de dirigeants français perçoivent encore l’information comme une véritable ressource stratégique au même titre que le capital humain ou financier. Aujourd’hui, plus de trente ans après sa publication, ses enseignements résonnent encore auprès des dirigeants d’entreprise confrontés à des marchés toujours plus complexes et interconnectés. Cet article revient sur les apports majeurs de ce texte fondateur et sur sa portée toujours actuelle pour la compétitivité des organisations.

Le rapport Martre est fondateur pour comprendre les enjeux économiques

Le rapport Martre naît dans un contexte particulier, celui de la fin de la guerre froide et du basculement des rapports de force mondiaux. Désormais, la compétition entre nations et entreprises se joue davantage sur le terrain économique que sur le terrain militaire. Henri Martre réunit alors un groupe d’experts, parmi lesquels Philippe Clerc et Christian Harbulot, pour explorer cette nouvelle donne.

Ensemble, ils étudient la façon dont l’information devient une ressource stratégique, au même titre que le capital ou la technologie. Par ailleurs, ce travail collectif s’appuie sur des réflexions antérieures du Commissariat général du Plan concernant les facteurs immatériels de compétitivité. Ainsi, le rapport ne surgit pas de nulle part, mais prolonge une démarche engagée depuis plusieurs années par les pouvoirs publics. Ce contexte explique pourquoi le texte dépasse la simple analyse théorique pour proposer une véritable feuille de route nationale. De surcroît, il s’inspire des travaux de Michael Porter sur la stratégie concurrentielle, tout en les adaptant aux spécificités françaises.

rapport martre intelligence economiqueCette hybridation entre pensée académique et expérience industrielle donne au rapport une crédibilité qui dépasse largement les cercles administratifs. Par la même occasion, le groupe de travail associe des industriels, des universitaires et des hauts fonctionnaires pour croiser les points de vue et enrichir le diagnostic collectif. Cette diversité des profils permet d’ancrer les propositions dans la réalité du terrain, loin des seules considérations théoriques. En parallèle, les auteurs prennent soin de replacer leur réflexion dans l’histoire longue des politiques industrielles françaises, marquées par un fort interventionnisme de l’État.

Cette mise en perspective historique aide les lecteurs de l’époque à comprendre pourquoi la France accuse un retard culturel sur ces questions face à ses partenaires étrangers. Néanmoins, le rapport évite tout ton alarmiste et privilégie une approche constructive, tournée vers des solutions concrètes plutôt que vers un simple constat d’échec. Cette posture pragmatique explique en grande partie pourquoi le texte trouve un écho favorable auprès des chefs d’entreprise, souvent méfiants envers les rapports purement administratifs.

Une comparaison internationale révélatrice des retards français

Le groupe de travail choisit une méthode comparative pour situer la France par rapport à ses principaux concurrents économiques. Il observe ainsi les systèmes d’intelligence économique du Japon, des États-Unis et de l’Allemagne avec une attention particulière. Dans ces pays, les entreprises et les pouvoirs publics collaborent étroitement pour collecter, analyser et diffuser l’information utile aux acteurs économiques.

À l’inverse, la France affiche une culture plus individualiste, où chaque entreprise gère seule sa veille stratégique et concurrentielle. Cette différence culturelle explique en partie pourquoi les entreprises françaises captent moins efficacement les signaux faibles de leur marché. De plus, le rapport souligne l’absence d’un cadre national cohérent capable de fédérer les initiatives publiques et privées existantes.

Par conséquent, les informations stratégiques circulent mal entre les administrations, les grandes entreprises et les petites structures innovantes. Cette analyse comparative pousse donc les dirigeants français à repenser en profondeur leur rapport à l’information stratégique. Elle met également en lumière le rôle central que peut jouer l’État comme facilitateur, sans pour autant se substituer à l’initiative privée.

Au Japon, par exemple, les grandes entreprises bénéficient d’un maillage étroit avec les organismes publics chargés du commerce extérieur, ce qui accélère considérablement la circulation de l’information utile. Aux États-Unis, la culture du renseignement concurrentiel imprègne les écoles de commerce et les pratiques managériales bien avant qu’elle ne s’installe durablement en France. En Allemagne, les fédérations professionnelles jouent un rôle de relais efficace entre les petites entreprises et les grands groupes exportateurs.

Ce triptyque de modèles nationaux permet au rapport de dégager des principes transposables, sans pour autant recommander une simple copie des systèmes étrangers. Il insiste au contraire sur la nécessité d’inventer un modèle français, cohérent avec la culture administrative et entrepreneuriale du pays. Cette exigence d’adaptation explique pourquoi les recommandations du rapport privilégient des mécanismes souples de concertation plutôt que des structures administratives lourdes et centralisées.

Une définition stratégique de l’intelligence économique

Le rapport Martre propose une définition précise qui fait toujours référence aujourd’hui dans le monde professionnel. Il décrit l’intelligence économique comme l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de diffusion de l’information utile aux acteurs économiques. Cette définition dépasse largement la simple veille documentaire ou la surveillance concurrentielle classique pratiquée jusqu’alors.

En effet, elle englobe aussi la protection du patrimoine informationnel de l’entreprise et l’influence exercée sur son environnement. Par conséquent, un dirigeant qui maîtrise l’intelligence économique anticipe mieux les mouvements de ses concurrents et les évolutions de son marché. Cette approche globale transforme l’information en véritable outil de pilotage stratégique, plutôt qu’en simple donnée accessoire reléguée au second plan.

Aujourd’hui encore, cette vision structure les formations universitaires et les pratiques professionnelles dans ce domaine en pleine expansion. Elle irrigue également les stratégies de nombreuses grandes entreprises françaises, qui intègrent désormais des cellules dédiées à la veille et à l’analyse concurrentielle. Cette définition distingue par ailleurs trois fonctions complémentaires, à savoir la veille, la protection et l’influence, qui forment ensemble un cycle cohérent de gestion de l’information. La veille permet de détecter les signaux annonciateurs d’une évolution du marché, tandis que la protection sécurise les savoir-faire et les données sensibles de l’entreprise.

L’influence, quant à elle, consiste à agir sur son environnement pour orienter favorablement les décisions des régulateurs, des partenaires ou des clients. Cette triple articulation confère à l’intelligence économique une dimension offensive, qui dépasse la posture défensive souvent associée à la simple protection des données. Un dirigeant qui s’approprie ces trois dimensions renforce durablement la résilience de son organisation face aux chocs économiques et concurrentiels.

Des recommandations du rapport Martre sont toujours valables pour les dirigeants d’entreprise

Le rapport formule plusieurs recommandations concrètes destinées à combler le retard français observé dans ce domaine stratégique. Il préconise notamment la création d’un système national d’intelligence économique associant l’État, les entreprises et les centres de recherche. Cette coordination doit permettre de mutualiser les efforts et d’éviter la dispersion des ressources informationnelles disponibles sur le territoire.

En outre, le texte insiste sur la nécessité de former les futurs dirigeants à ces pratiques dès leur parcours académique initial. Cette dimension pédagogique reste d’ailleurs l’un des héritages les plus durables du rapport Martre depuis sa publication. Par la suite, les rapports Carayon de 2003 et de 2006 reprennent et prolongent ces recommandations initiales avec plus de précision. Pour un dirigeant d’entreprise actuel, ces préconisations conservent une pertinence évidente face à la complexité croissante des marchés mondiaux. Intégrer une véritable culture de l’intelligence économique permet ainsi de sécuriser durablement la compétitivité de son organisation. Ce travail de fond profite autant aux grands groupes qu’aux petites et moyennes entreprises soucieuses de préserver leur avantage concurrentiel.

Trente ans après sa parution, le rapport Martre continue donc d’éclairer les décideurs sur l’importance stratégique de l’information économique. Concrètement, le rapport suggère également la désignation de correspondants régionaux chargés de relayer l’information économique auprès des entreprises implantées sur le territoire. Cette proximité géographique facilite l’accès des petites structures à des ressources qu’elles ne pourraient pas mobiliser seules, faute de moyens suffisants. Par ailleurs, le texte recommande de développer des outils méthodologiques communs, afin d’harmoniser les pratiques de veille entre les différents secteurs d’activité.

Cette standardisation partielle facilite les échanges d’expérience et accélère la diffusion des bonnes pratiques au sein du tissu économique français. Enfin, le rapport appelle les dirigeants à dépasser une vision purement défensive de l’information pour adopter une posture proactive et anticipatrice. Cette invitation à changer de mentalité constitue sans doute l’apport le plus durable du texte, bien au-delà de ses préconisations institutionnelles.

Sans surprise, cette même exigence de proactivité guide aujourd’hui les démarches de gestion des risques et d’intelligence artificielle appliquées à la stratégie d’entreprise. Pour un chef d’entreprise soucieux de préparer l’avenir, relire le rapport Martre aujourd’hui offre un éclairage précieux sur les fondements mêmes de la stratégie économique moderne.

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